Ek, dui, tin (1, 2, 3) ... let us sing
Ek, dui, tin (1, 2, 3) ... let us sing
21 janvier au 21 février 09

Kathmandu, janvier 2009, la nouvelle année a commencé sous un ciel sans nuage, un bleu presque parfait. L’air, quant à lui, est sec, froid mais poussiéreux. Depuis le toit de la maison où je loge, à 12 km de la capitale, j’espère aujourd’hui pouvoir enfin apercevoir la mince silhouette d’une rangée de montagnes. Cela fait plusieurs semaines que nous sommes arrivés au Népal, mais la chaîne himalayenne ne nous a pas encore régalé de ses majestueuses beautés. Trop de poussière, trop de pollution, pas une goutte de pluie depuis de longs mois, tout concourt à ce que la visibilité soit mauvaise.
J’implore le ciel de pleurer, c’est un soleil voilé qui m’offre son timide sourire.
Un jour de plus où j’aurai beau plisser des yeux, le rideau, ce matin encore, ne se lèvera pas.
Soupir.
L’odeur d’épices qu’on fait frire vient me chatouiller les narines et me rappeler que le déjeuner est prêt. D’un geste encore un peu lent mais que je sais en progrès, je mélange soigneusement le curry de légumes, le riz (bhat) et le dhal (soupe de lentilles) qui sont venus gonfler mon assiette, alors qu’une omelette vient encore s’ajouter à mon “festin quotidien”.
Indu, la mère de famille chez qui je vis, rit doucement de me voir si peu habituée à manger ce genre de choses pour le déjeuner. Sur un ton qui se veut taquin, elle me lance: do you want more rice?
L’expression de mes yeux suffit à lui faire comprendre que je ne parviendrai même pas à avaler la moitié de mon repas.
Comprenez, il n’est que 8h30 à peine.

La cloche retentit, les 400 élèves de l’école cessent leurs jeux de corde, de loup ou d’élastique. Le suffocant nuage de poussière qui s’est élevé des leurs pas peut enfin retomber, cédant la place aux rayons du soleil. L’immense cour jusqu’alors parsemée de “petits soldats” excités est plongée dans un silence quasi monastique. Devant moi, le décor est devenu rectiligne. Chaque classe et chaque élève a retrouvé sa place, en rang parfait l’un à côté de l’autre, les mains le long de leur petit corps à peine réveillé, la tête droite, les jambes et pieds joints, le regard pointé vers l’avenir.

Après avoir chanté l’hymne national sous les encouragements de leurs professeurs, chaque petite tête est passée au crible: cheveux (courts pour les garçons, noués pour les filles), ongles (ils doivent être courts), uniformes (pas de plis, propres, chaussettes conformes à l’habillement), mouchoirs (dans la poche), chaussures (impeccablement cirées... même dans une cour en sable!), tout élève qui feint au règlement, d’une manière ou d’une autre, se voit envoyé gonfler le rang des “fauteurs”, où d’autres attendent déjà, agenouillés au sol, les mains croisées devant le visage, se tenant les oreilles. Il ne leur manque qu’un bonnet d’âne ... .
Pour ceux-ci, la sentence sera tantôt sévère, tantôt plus douce, selon l’humeur de l’enseignant “correcteur” et de la présence ou non de Monsieur le Directeur.

Les coups de règle, les gifles et les tirées d’oreille font partie intégrante des méthodes disciplinaires. Grâce à certains enseignants plus “inventifs”, d’autres exercices en tous genres viennent s’ajouter aux réprimandes habituelles, telles que se tenir penché, la tête le plus près des genoux, les mains tenant les oreilles et rester dans cette position une dizaine de minutes sans se relever ou encore réaliser une cinquentaine de “up and down” devant toute la classe, toujours en maintenant ses oreilles. Décidément, elles ont la cote!
A mes yeux d’occidentale... tout cela paraît parfois absurde et bien inutile puisque le rang des fauteurs semble, malgré tout, ne pas diminuer au fil des jours. Ainsi, j’assiste quotidiennement à ces pratiques, le regard teint d’un certain embarras, m’efforçant de ne pas juger ce système qui diffère tant de celui que j’ai l’habitude de côtoyer et d’accepter les différences qui forgent les cultures de nos pays respectifs.

L’assemblée matinale terminée, les classes sont prises d’assaut sous le rythme saccadé d’un tambour que l’on frappe jusqu’à ce que la cour se soit entièrement vidée et que l’heure marquant le début des cours ait sonné.
En montant les escaliers qui rejoignent la classe où je m’apprête à enseigner, je croise les yeux gonflés et encore humides d’un petit bonhomme que la sentence n’a pas épargné. A ma grande surprise, c’est moi qui baisse le regard... .

A peine suis-je entrée dans ma classe que la quarantaine d’élèves entassés sur des bancs bringuebalants se lève brusquement et me lance, en choeur, un: goooood moooorning Ma’am!
Après les avoir salués en retour, je leur fais signe de s’asseoir et tous mes répondent gaiement: thaaaank you Ma’am!

Pourtant, même agglutinés les uns contre les autres, derrière leurs tables trop petites et trop basses, les élèves ne semblent pas remarquer que ces conditions de travail empêchent probablement plus d’un d’entre eux de travailler correctement. Face à cette mare de petits soldats enthousiastes et motivés par ma présence, je ne peux que soupirer intérieurement ... et les servir de mon plus beau sourire.

Avec eux, j’oublie bien vite l’espace misérable qui nous rassemble. Ensemble, nous laissons nos coeurs s’ouvrir et les mots s’envoler. Nous nous sommes mis à chanter !!! Dieu que c’est émouvant d’entendre ces petites voix népalaises s’extirper de ces corps enfantins et pénétrer la pièce jusqu’à ce que même les murs se mettent à raisonner de cette mer de vibrations qui se juxtaposent, se mélangent et s’enlacent. Harmonie de mots qui sont devenus mélodie. Harmonie de sons qui explosent les coeurs. Les murs s’effritent, les fenêtres dansent, même le vent s’est tu pour venir nous écouter. Il sait qu’il est aujourd’hui notre invité, lorsqu’il perçoit les premières notes de “Blowin’ in the wind”.

J’ai le coeur bien gros en les quittant. Je traverse une dernière fois le préau de l’école, leurs sourires attachants comme toile de fond.
Je me mets à fredonner.
La poussière a à nouveau envahi la place.
Les petites mains de Kristina s’agitent ce jour-là en signe d’aurevoir. Les yeux embués de sa maman ravivent en moi le souvenir de tous les merveilleux moments que j’ai passés au sein de cette petite famille. Des déjeuners épicés aux longues soirées plongées dans le noir (16h de coupure d’électricité par jour) à se raconter nos vies et à mélanger nos mondes si différents, sans oublier les leçons de népalais qu’elle me donnait quotidiennement et auxquelles je travaillais assidûment.
Pour lui montrer mon intérêt envers son pays et envers sa culture. Pour m’enrichir de nouveaux mots, d’une nouvelle langue, de nouvelles intonations. D’une nouvelle musique. Pour me sentir plus proche d’elle. Et pour me remplir de ces instants de voyage magiques et si précieux où je peux me plonger et partager le monde d’une Femme d’Ailleurs.
