Himalaya, demesure verticale
Himalaya, demesure verticale
25 février au 13 avril
Là-haut sur la montagne

Avec près de 65% de territoire montagneux et possédant 8 des plus hauts sommets du monde, dont le Mont Everest planant à quelque 8850 m., le Népal offre parmi les plus spectaculaires paysages du monde.
Son coeur bat loin des routes bitumées, le long de sentiers abruptes, en amont des vallées vertigineuses, dans le débit colérique d’une rivière émeraude. Au détour d’un lac gelé. Derrière une forêt luxuriante. Au sommet d’une montagne sacrée. Dans le vent impétueux qui fouette les plaines arides et fait chanter les drapeaux à prières. Dans les yeux rieurs d’un enfant joyeux. Au-travers de notre propre regard ... .

Si les géants de pierre himalayens ont longtemps su naturellement repousser ou s’adapter aux coups de hache et à l’impact de l’homme, la question est de savoir pour combien de temps encore ... .


Sous le poids de nos sacs et les rayons brûlants du soleil, de longs filets de transpiration parcourent notre visage, notre dos, notre poitrine et nos jambes. Comme les multiples bras d’un delta au liquide salé.
Nous n’avons même plus de larmes pour pleurer le spectacle d’autant de beauté.

Etrange impression que d’entendre soudain une sonnerie anachronique s’élever dans le vent. Le téléphone a pris les abruptes chemins du progrès et du développement. Il siège désormais dans les hauteurs, apportant son lot de bonnes ou mauvaises réjouissances.

Nos pas se rapprochent de la frontière chinoise. Là-bas, juste devant nos yeux, à quelque 10 kilomètres à vol d’oiseau, les premiers contreforts du Tibet. Les yeux se plissent pour mieux voir mais déjà la brume a envahi l’espace, enveloppant les sommets cotonneux de son écharpe de soie. Les mystères du Toit du Monde demeureront encore... .

Pour nous, il est temps de redescendre avant que la tête ne commence à nous rappeler la haute altitude. En bas, c’est l’occasion de savourer quelques délicieux grammes de notre tant apprécié Maréchal (fromage de mon village), reçu par colis tout droit de la Suisse (ah! les mamans!).
Mhmmm... comme c’est bon! Comme ça nous manque!

Comme sous l’effet d’une drogue douce dont il devient difficile de se passer, notre merveilleuse “avaleuse” de kilomètres poursuit sa marche à une allure effrénée. Difficile désormais d’arrêter son galop. Les heures et les jours se succèdent sans qu’elle ne montre aucun signe de lassitude, de fatigue ou de résistance. C’est elle qui mène les troupes et dévore les chemins de son appétit insatiable. Allégresse enivrante qui a pris possession de nous. On croirait voler ... .

Très vite pourtant, le décor a déjà changé. La forêt du Bonheur nous a quittés. Nous cheminons à présent sur un sol pierreux, le long de précipices vertigineux. Dans un ciel bleu parfait, le vent s’agite et fait chanter les moulins à prière. Devant nous, le panorama s’élargit. A l’ouest, le massif des Annapurnas, avec l’imposant Daulaghiri et le mythique Machapuchare. Egalement le Manaslu, le Ganesh Himal et le Langtang. Le panorama s’étend ainsi jusqu’aux premières montagnes du Tibet. On dirait que l’horizon n’est pas assez grand pour contenir le déploiement de ce rideau de roches aux sommets enneigés. Le lendemain, Marc brave le froid alors que l’aube jaillit à peine et teint les pics d’une douce couleur rosâtre. Je me contenterai de la vue que j’ai depuis notre chambre car je suis transie de froid et la nuit que je viens de passer ne m’aura pas été de tout repos.



Déjà le ballet des drapeaux à prières a commencé, sous les rafales sifflantes d’un vent tempétueux. Notre corps se bat contre cette arrivée soudaine d’air glacial qui pénètre aussitôt nos habits. Le temps de quelques photos et d’attacher une écharpe de soie au tumulte des drapeaux, en espérant que notre route se poursuive dans les meilleures conditions, nous dévalons à nouveau la piste à grandes enjambées. Mais la descente est si abrupte et les cailloux si nombreux que nos jambes sont contraintes à ralentir. Chaque pas implique une grande concentration afin que nos genoux s’en trouvent le moins possible affectés. Ils souffrent pourtant encore énormément du poids de notre sac et de notre corps sur ce terrain dévalant. Arrivés en bas, nous avons l’impression de ne plus pouvoir contrôler les mouvements de nos jambes. Elles tremblent et flagellent au moindre pas. Vivement la montée suivante!

Comme nous avons déjà atteint l’étape du jour mais qu’il n’est que midi à peine, nous décidons de poursuivre notre marche de quelques heures encore, après une assiette de Chowmein un peu trop grasse à notre goût. Nous grimpons, grimpons, grimpons .... et arrivons juste à temps au prochain arrêt avant qu’une tempête de neige nous tombe dessus et ralentisse nos pas. Le vent s’est levé, les flocons dansent dans la tempête, nous sommes bien heureux d’être au chaud devant un feu crépitant. Il n’y a aucun autre touriste à cette étape et nous passons une sympathique soirée en compagnie de la famille sherpa (une des ethnies du Népal) qui tient l’une des deux seules lodges du lieu. Un bon souper chaud nous apaise les estomacs et nous voilà déjà sous les plumes, bien qu’il ne soit que 20h à peine. En trek, les soirées aux bougies autour du feu ne durent jamais longtemps, l’appel du lit se faisant vite ressentir après de longues heures de marche.

Cette fois, les montagnes se succèdent sans nous laisser de répit. Monter, descendre, monter encore pour descendre à nouveau, remonter pour mieux redescendre ... . Ces derniers kilomètres semblent s’éterniser et les paysages, bien qu’intéressants, ne sont plus aussi grandioses qu’il y a quelques jours. Cela nous pousse donc à avancer encore plus vite, brûlant les étapes de marche généralement recommandées. A notre immense surprise et à celle des guides népalais que nous rencontrons, notre allure devrait nous permettre d’atteindre la capitale en moins de jours que prévu.
Ainsi, dévalant une ultimes descente épuisante, nous arrivons triomphants et soulagés à 1h de Kathmandu. Ici, brusquement, l’odeur du bitume s’élève dans l’air chaud du printemps qui s’annonce. Après 18 jours de marche (et près de 9000 mètres de dénivelé!), sales et transpirants, nous prenons un bus qui nous amène rapidement à la capitale.
L’incessant vacarme des klaxons a repris. L’air pollué et poussiéreux est suffocant. Nos pas claquent sur le bitume chaud.
Le silence des montagnes a disparu.
L’espace s’est restreint.
Le ciel est gris. Il ne parvient plus à pleurer.
Les rues sont envahies par des foules de manifestants. Les voix s’élèvent, raisonnent, hurlent leur mécontentement. La toute nouvelle Démocratie acquise après plusieurs années de guerre civile en est encore à ses premiers balbutiements. La rue gronde de slogans, le sol tremble sous les pas des manifestants. Cette année 2009 va être capitale pour l’ensemble de la population, avec la mise en place d’une nouvelle Constitution. Qu’ils soient Taru, Sherpa, Tamang, Newari ou encore Gurung, chaque ethnie présente au Népal tient fermement à être reconnue comme partie intégrante du pays, avec ses droits, sa religion et ses traditions.
Avec notamment 16h de coupure d’électricité par jour, la pénurie du pétrole et de l’eau, un taux de chômage frisant les 60%, le Népal d’aujourd’hui se trouve face à d’énormes défis.



Pour d’autres, la nuit s’annonce encore longue ... .

Après une année de voyage, nous nous dirigeons vers un pays au territoire gigantesque, en proie à des mutations spectaculaires et à la politique solidement établie. Un voyage dans l’Empire du Milieu promet d’être captivant, fascinant et parfois même déroutant.
Cependant, l’entrée en Chine par voie de terre et ainsi donc en traversant le Tibet est aujourd’hui une expédition extrêmement coûteuse et restrictive, à laquelle nous avons dû renoncer malgré nos velléités de voyage.
Ce sera donc par avion que nous quitterons un Népal en effervescence et atteindrons le pays de Mao. Depuis là, nous espérons être en mesure de poursuivre notre route au-travers de provinces tibétaines, avec un accès moins limité et une plus grande liberté de mouvement.
La Chine centrale et de l’ouest avec le Sichuan, le Qinghai, le Xinjiang (frontière avec le Kirghizistan et le Kazakhstan) ou encore le Gansu (frontière avec la Mongolie), devraient régaler la suite de notre aventure.
Un retour en Mongolie, coup de coeur de voyage, semble également s’imposer à nous. Nous nous réjouissons déjà de la visite suisse qui nous y rejoindra cet été.
Le 23 avril, nous quitterons le Népal avec un petit pincement au coeur. Déjà les souvenirs de ces 4 mois passés ici se bousculent. Avec leur sourire charmeur et leur gentillesse contagieuse, les népalais saurons nous faire revenir ... .
C’est sûr!
