A l’écoute du riz qui pousse ... .
Du nord de la Thaïlande, où nous venons de passer 3 semaines, nous mettons le cap sur le Laos, pays que Marc a déjà visité il y a quelques années et qu’il me tarde de découvrir à mon tour. La frontière reliant les deux pays se traverse sur un petit bateau et ne dure que quelques minutes à peine. Du côté laotien, on peut dire que c’est sans doute la frontière la moins gardée du monde. A peine a-t-on posé un pied à terre que la roue du temps semble soudain ralentir. Notre nouvelle aventure débute sous le regard apaisant et accueillant des douaniers laotiens qui se montrent très peu intéressés ou soucieux à contrôler nos sacs et qui ne jettent qu’un bref regard à nos passeports.
C’est qu’ici, comme on le dit, l’on vit “à l’écoute du riz qui pousse.”
De la frontière, nous rejoignons Luang Nam Tah, petite bourgade qui nous plonge immédiatement dans la tranquillité et la paisibilité, si caractéristiques du Laos. Derrière les vitres poussiéreuses de notre bus, notre regard s’échappe et se mêle aux paysages verdoyants où se succèdent collines émeraudes et petits villages traditionnels. Le long des routes, femmes et hommes vaquent à leur besogne pendant que les enfants, bras -dessus bras-dessous, prennent le chemin de l’école ou s’affairent à des jeux dont eux seuls connaissent les règles. Ca et là, chiens, chats, cochons et poules se disputent quelques détritus ou traversent nonchalamment la route malgré les coups de klaxon répétitifs de notre chauffeur. Eux non plus ne semblent pas presser.
Déjà, l’on voudrait descendre de notre véhicule et se nourrir de ces milliers d’images qui défilent comme un splendide film muet à la pellicule sans fin. Déjà l’on sourit de cette première rencontre avec le pays. Déjà l’on se sent prêt à tomber amoureux ... .
Amoureux de cette insouciance qui semble régir la vie des Laotiens, quelle que soit leur situation de vie. Amoureux de cette simplicité de vie que l’on rencontre dans chaque village que l’on visitera.
Amoureux de cet accueil si chaleureux et toujours sans limite qui nous attend au seuil des maisons.
Amoureux de ces histoires fascinantes qui peuplent les rites et les traditions des tribus ethniques du nord du pays.
Amoureux de ces femmes superbement coiffées de bijoux et de pièces anciennes qui nous regardent avec curiosité.
Amoureux de ces hommes aux mains charnues et usées par l’effort qui ne manquent pas une occasion de nous faire trinquer à coups de lao-lao (alcool de riz local).
Amoureux de ces enfants qui courent nu-pieds dans la poussière du jour qui décline.
Amoureux du jour et de la nuit, et de son étourdissant ballet d’étoiles.
Amoureux de ce Laos-même qui fut autrefois le terrain de décharge des Etats-unis et qui reçut plus de 2 millions de tonnes de bombes, dont 30% manquèrent de détonner ... .
De Luang Nam Tah, nous nous rendons à Muang Sing, à quelques kilomètres à peine de la frontière chinoise. D’ici, accompagnés de 3 amis-voyageurs français, nous organisons un trek de 3 jours qui nous permette d’avoir un aperçu de la forêt primaire qui couvre encore une partie du Laos ainsi que de traverser des villages appartenant à des minorités ethniques telles que les Akhas, les Hmong, les Thai Lu ou encore les Thai Deu.
Dès les premiers mètres, nous nous enfonçons dans une dense forêt à trois canopées. Mr. Wang, notre guide, s’empresse de nous faire connaître les nombreux arbres et plantes utilisés pour la médecine et nous décrit avec passion comment certaines plantes peuvent être utilisées à la fois comme antidote ou comme véritable poison. Dès leur enfance, les enfants apprennent à reconnaître et à utiliser les diverses vertus de la nature mais Wang admet que malgré cela, les “accidents” ne sont pas rares car beaucoup de plantes sont difficiles à différencier. Un mauvais mélange peut s’avérer létal ... .
Murmures discrets de chutes d’eau aux eaux cristallines, champs de riz ou d’arbres à caoutchouc ( pour le commerce avec la Chine ) à perte de vue, nous nous enfilons par delà des sentiers caillouteux qui serpentent autour de petits villages traditionnels. Les repas sont généralement l’occasion de s’arrêter chez l’habitant, qui n’hésite pas à nous offrir les incontournables verres de lao-lao, que tout bon hôte se doit d’offrir à ses invités (d’autant plus que c’est le Nouvel-an akha). Le coeur rieur, l’esprit étourdi sous les effets du joyeux nectar, nous reprenons notre chemin et suivons gaiement les pas de notre guide dont l’ombre s’allonge au fur et à mesure que les heures avancent. Et puis, chaque soir, nous nous arrêtons dans un nouveau village, l’occasion de s’émerveiller devant ces petits visages timides mais curieux qui viennent nous saluer sitôt la “porte” du village passée (chaque village akha possède une “porte”

confectionnée de morceaux de bambous auxquels pendent des armes fictives faites de morceaux de bois, censées éloigner les mauvais esprits qui voudraient s’introduire dans le village). Dans la lumière dorée du jour qui se retire, petites maisons de bambou tressé, en équilibre fragile sur pilotis, se mélangent avec harmonie dans le paysage. Les enfants, visages, pieds et mains poudrés de terre et de sable, courent nu-pieds dans leurs habits usés qui laissent souvent dépasser un petit bras égratigné, un pied craquelé, une petite fesse tapie de poussière ... . Ils sont nombreux ces profonds yeux rieurs à courir le village, un petit-frère ou une petit-soeur accroché en écharpe à leur dos encore si frêle pendant que les femmes s’affairent derrière les fourneaux ou allaitent le dernier nouveau-né. Autour du feu qui crépit dans une nuit qui s’allonge doucement, des petites filles viennent chanter et danser près de nous. Leur fragile et gracieuse silhouette se meuvent avec harmonie sur les différents plans de la réalité alors que l’écho de leur voix mélodieuses se disperse comme une délicieuse brise d’été dans la lumière rougeoyante des flammes qui dansent.
Au petit matin, alors qu’une écharpe de brume soyeuse plane encore au-dessus du village, filtrant péniblement les premiers rayons du soleil, nous sommes réveillés par les coqs qui s'égosillent à imposer leur son de cloche plus que matinal. Déjà, dans les foyers, les cendres ont repris vie et les casseroles fument. Certaines femmes se se réunies à côté de chez nous et babillent, un rejeton au sein. Et face à cette simplicité qui nous entoure, face à ces femmes qui ouvertement dévoilent leur sein pour la dernière bouche à nourrir, oubliant souvent de se recouvrir la poitrine une fois le repas terminé, face à ses bambins d’à peine quelques années qui manient couteaux, hache et faux et qui jouent avec les braises d’un feu encore crépitant sous le regard insouciant d’un

adulte, face à ces frêles et si jeunes silhouettes qui portent fièrement le dernier bébé de la famille, comme un geste naturel et en parfaite harmonie avec le mouvement et les courbes de leur propre corps, face à ces hommes aux mains sinueuses et aux genoux fatigués qui s’en vont au travail le sourire aux lèvres, face à cette vie qui régit ces villages où l’électricité vient à peine d’arriver, ... nous ne pouvons que demeurer admiratifs et plein de respect.
Nos trois jours de marche nous permettent de traverser plus d’une dizaine de villages traditionnels qui alternent pas moins de 5 minorités ethniques différentes. Tantôt entièrement habillées de vêtements noirs, tantôt coiffées de splendides “chapeaux” parés de bijoux et de pièces anciennes, tantôt vêtues d’élégants

tissus de couleurs vives, les femmes rivalisent dans leurs habits traditionnels comme un incessant défilé de haute couture. A notre approche, elles se montrent très souvent timides et refusent parfois de se faire prendre en photo, de peur que leur âme se retrouve coincée dans la petite boîte noire que nous tenons. Les enfants, de leur côté, nous accueillent toujours à grands cris de “sabaidee, sabaidee” (bonjour en laotien) mais ont vite fait de retourner à leurs jeux de savattes lancées ou de toupies. Les hommes, quant à eux, ont toujours cet indicible sourire aux lèvres qui ont la magie de nous faire sentir que nous sommes les bienvenus. S’en suit généralement la bouteille de lao-lao ... .
Nous abordons le nord du Laos déjà charmé par tant de belles images et de bons moments de partage.
Notre route se poursuit vers le petit village traditionnel de Muang Noi qui se dessine au milieu d’un imposant décor de pics karstiques et qui est dépourvu de tout véhicule à moteur. On y accède uniquement par petit

bateau, après être remonté la rivière Nam Ou sur près d’une heure. Véritable havre de paix, le village est l’occasion de jolies promenades à travers différents villages traditionnels que l’on rejoint après avoir traversé d’innombrables champs de riz fauchés et asséchés en cette période de l’année. Seule aspérité au paysage, ces carcasses de missiles et d’obus rouillés que les villageois utilisent comme portail ou pot de fleur devant leur maison. Sombres vestiges d’une période de guerre (1964 à 1973) où les Américains dévastèrent l’est et le nord-est du Laos pour contrer la présence de Vietnamiens, à coups de 2 millions de tonnes de bombes dont 30% manquèrent de détonner. Aujourd’hui, pour la population du nord du Laos, vivre avec cet affligeant héritage est devenu une partie intrinsèque de leur vie quotidienne. Depuis les travaux de dégagement qui débutèrent en 1994, seul un faible pourcentage du terrain a été nettoyé. Il faudra néanmoins encore près d’une centaine d’années pour que le pays redevienne totalement sans danger.
Nous quittons les paysages karstiques et la quiétude de Muang Noi pour l’incontournable ville de Luang Prabang, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco.
Alors que l’air exhale les délectables parfums de baguette croustillante, nous prenons un réel plaisir à nous balader dans les quartiers français aux façades superbement rénovées et aux restaurants affichant des menus tout à fait alléchants. Au coin d’une ruelle ombragée ou au détour d’un carrefour, d’anciens temples

scintillant d’or et d’émeraude, superbement sculptés, dévoilent une architecture raffinée propre à Luang Prabang. Non loin, le fleuve Mékong aux eaux brunes et jaunâtres poursuit son inlassable tracé vers le sud du Viêt Nam pendant que le soleil décline et déverse sa lumière mordorée sur les façades de la ville. Aux première heures du jour, les rues se teintent d’un voile orange avec le silencieux défilé de centaines de moines venus faire l’aumône et récolter les dons de la population. A genoux le long des trottoirs, comme le veut le respect de la tradition, les habitants sont nombreux à s’être levés aux aurores, comme chaque matin, et attendent patiemment que les moines leur tendent leurs bols. Chacun aura droit à une ration de riz ou à quelques friandises. Bref instant et maigre don pour ces longues minutes d’attente dans le froid. Mais ils participeront à l’accumulation des mérites que chaque personne entreprend quotidiennement dans le but de s’assurer une vie meilleure ici-bas ainsi que dans leurs vies futures. Et déjà, le long serpent orangé a disparu dans la lumière du nouveau jour qui se lève ... .
Après s’est arrêté plusieurs jours dans la ville et découvert ses jolis environs à pieds ou en bateau, nous entamons la longue descente du pays qui nous mène dans le sud du Laos, vers le plateau fertile de Bolaven situé à 1500 mètres au-dessus de la vallée du Mékong. Epaisses forêts, rivières colériques, bruyantes chutes d’eau ou plantations de café, de riz ou d’arbres à caoutchouc à perte de vue, le plateau est le rassemblement de nombreuses ethnies Mon-Kmer, tels que les Alak, Laven, Ta-Oy ou Katu.
Nous passons nos journées en parfaite quiétude à découvrir les chutes d’eau qui parsèment la région ainsi que les villages environnants. Etrange village qu’un de ceux situés à quelques kilomètres à pied de Tad Lo. En effet, à peine a-t-on foulé l’entrée de ce village que nous découvrons avec stupéfaction que la plupart des habitants tirent d’énormes bouffées sur des bongs fabriqués en bambous et fourrés de tabac. De la petite fillette d’à peine 6 ou 7 ans, à la vieille âgée de 70 ans, en passant par la jeune adolescente, la femme enceinte, celle allaitant ou encore le jeune garçon, tout le monde semble trouver le tabac délicieux et chacun y va de sa propre construction. Dans un épais nuage de fumée, nous distinguons les traits pourtant encore si jeunes d’une fille qui sourit à notre approche alors que derrière elle, une autre pas moins âgée se cache rapidement le visage en nous voyant. A croire qu’ici, les méfaits du tabac semblent être à des années lumière de leur conscience. A croire qu’ici la fumée est peut-être le remède à tous les maux ... .
Pour terminer notre séjour en terre laotienne, nous rejoignons finalement les Si Phan Don ou “Quatre mille îles” situées à l’extrême sud du pays. Ici, le Mékong s’élargit et se mue par moments en impressionnantes cascades au débit colérique. Par d’autres, il semble s’étaler à perte de vue sur l’horizon, comme un tapis de velours. Le long de ses berges, nous retrouvons les maisons de bambou tressé sur pilotis et les hamacs bercés par la brise du soir. Notre bungalow donne juste sur le Mékong et est parfaitement disposé pour admirer les splendides couchers de soleil quotidiens. Alors que le ciel se charge et se peint d’un dégradé de couleur rouge-orangé, les silhouettes des pêcheurs et de leurs barques se dessinent sur l’horizon comme de subtils découpages de papier-mâché. Chaque soir, nous admirons avec quelle souplesse et dextérité les petits hommes couleur de nuit déploient leur gigantesque filets de pêche, alors que leur barque caresse doucement l’étendue qui les réunit. Au loin, le ciel continue son chef d’oeuvre pictural et accueille la nuit de ses plus beaux habits. La lune, boule de sel argentée, s’est, comme chaque soir, silencieusement invitée au rendez-vous nocturne.
La magie du Laos a opéré ... .