Indonesie, terre de volcans
Indonesie, terre de volcans
11 septembre au 10 novembre 09
Entre eau, terre et feu

Imaginez des terres fertiles qui alternent de somptueuses rizières en terrasses, véritables marches vers les étoiles, avec des champs infinis de canne à sucre, de tabac ou encore de café. Sentez la brise qui s’élève d’une mer turquoise léchée par un sable blanc ou noir volcanique. Observez la danse des feuilles de palmier qui s’agitent fragilement dans l’aube qui se lève. Plongez dans le silence apaisant d’un monde sous-marin qui évolue en parfaite harmonie loin des coups de hache humaine. Laissez-vous bercer par les intonations et les mélodies peu communes d’une musique aux instruments étonnants. Savourez les délices culinaires d’une cuisine raffinée saupoudrée d’une pincée de noix de coco séchée. Contemplez la voûte céleste qui s’allonge au dessus de vous et déploie son étourdissant ballet d’étoiles. Voyez-les s’élever majestueusement, ces volcans fumants qui parsèment le pays, véritables géants terrestres dont le souffle râleur tantôt s’éveille tantôt s’évapore. Ressentez le souffle puissant de la terre qui bouillonne sous vos pieds et s’échappe en des tremblements qui vous rendent soudain si vulnérables et si impuissants.

Vous êtes en Indonésie.
Le plus grand archipel du monde.
Et sous vos pieds, la Terre s’est mise à trembler.
Jakarta, 16 octobre 2009, 17h, secouée par un séisme de magnitude 6.4.

Engoncés entre les quatre murs d’une chambre à l’espace restreint, il nous aura fallu peut-être 4 secondes de réflexion mélangée à de l’incertitude avant de comprendre ce qui nous arrive, ce qui nous agite. Pourquoi le lit bouge. Pourquoi les murs grondent. Pourquoi les plantes vertes et autres décorations fragiles soudain vacillent. Pourquoi nous ressentons une étrange impression sous nos pieds.
Alors, les palpitations s’accélèrent, témoins d’une peur qui lentement fait surface. Déambulant maladroitement dans notre espace à la recherche d’un lieu soi-disant plus protecteur, nous croisons les regards affolés de ces gens qui, comme nous, se sont secrètement mis à prier. Et attendent. Incertains. Le regard qui fuit, transperce les cloisons, s’élance au-delà des fenêtres et cherche l’horizon mais qui ne fait que se heurter inlassablement aux innombrables constructions de pierre qui l’encerclent, le dominent et le compressent. Nous réalisons alors avec appréhension qu’autour de nous, tout peut s’écrouler. La Terre tremble. Et les secondes s’allongent ... .
Mais soudain, aussi abruptement que cela avait commencé, votre lit s’est immobilisé, les murs se sont tus, les plantes et autres décorations soigneuses se sont figées. Vos pieds ont retrouvé leur stabilité. Vos palpitations semblent s’atténuer. La Terre a cessé de trembler.
Encore sous le choc, vous vous mettez à réaliser plus que jamais à quel point vous êtes impuissants face aux forces de la Nature. A quel point votre destin est incertain. Et vous acceptez avec respect cette terrifiante condition.

Car vous le saviez. Vous êtes en Indonésie, terre de volcans, située sur la ceinture de feu du Pacifique, en équilibre fragile sur deux plaques tectoniques. L’Indonésie, pays où deux des plus grandes éruptions volcaniques historiques ont eu lieu durant le 19e siècle. Et ce sont pour ces géants de pierre et de feu que vous avez justement entrepris votre voyage dans ce pays parce qu’à force d’images et de récits passionnants, il vous tardait de, vous aussi, ressentir ces fabuleuses émotions qui naissent face au spectacle fascinant de la Terre sortie de son antre.

L’excitation nous gagne alors à l’idée d’approcher et de gravir l’un des volcans actifs les plus sacrés et les plus hauts du pays, le Mont Rinjani, culminant à 3726 mètres d’altitude. Son cratère contient un large lac aux eaux bleu cobalt au milieu duquel un nouveau cône s’est érigé, il y a seulement quelques centaines d’années de cela. Par chance pour nous, depuis trois mois à peine, ce nouveau cône est en éruption.
Un trek de trois jours et deux nuits sous tente doit nous permettre d’atteindre le sommet du plus grand volcan et d’avoir une vue plongeante sur l’autre.

Notre première journée de marche nous mène sur des chemins abrupts et pierreux au milieu d’une végétation sèche qu’un soleil assommant s’acharne à assoiffer. En avant-plan, la silhouette imposante du Rinjani s’expose naturellement sous la poussière qui s’élève de nos pas et joue de son charme sous la fragile et délicate brume qui s’installe au fur et à mesure que la journée avance. Des collines aux couleurs mordorées déploient leur irrésistible beauté alors que nous avalons plus de 1500 mètres de dénivelé avant que l’astre du jour ne rejoigne ses lointaines contrées. A peine arrivés, l’on se presse de monter sa tente et d’avaler un repas bien chaud avant de s’enfoncer dans son sac de couchage, l’esprit excité. C’est que la nuit sera courte, car l’atteinte du sommet du volcan est prévue pour le lever du soleil.
02h du matin: le réveil sonne et met fin à quelques heures de sommeil plutôt agitées. A la lumière de nos lampes de poche, nous avalons un petit déjeuner rapide et entamons les premiers mètres de notre ascension, les yeux rivés sur le faible faisceau de lumière qui éclaire nos pas. Le chemin s’annonce escarpé dès les premiers mètres et nos pieds ont de la peine à trouver leur stabilité sur le sol sableux et glissant. Il fait froid, la nuit semble si noire et si silencieuse. Les étoiles ressemblent à des milliers de bougies dispersées ça et là le long de notre chemin. Le regard fixe, l’haleine haletante, nous nous concentrons pour garder un rythme de marche régulier malgré les irrégularités du sol. Un pas devant l’autre, encore et encore. Rien que cela, un point c’est tout. 45 minutes plus tard, nous atteignons la crête du volcan. Le moment est simplement MAGIQUE ! Déchirant l’épais voile nocturne, la terre bouillonne, gronde et jaillit de son antre dans un souffle puissant et râleur. Là-bas, à quelques centaines de mètres sous nos pieds, le jeune cratère explose et hurle. Dans l’obscurité de la nuit, il ressemble à un chaudron de feu dans lequel bouillonne un liquide brûlant et ravageur dont s’échappe une gigantesque langue de feu. Le souffle indescriptible de la Terre. Puissant. Tétanisant. Cracheur de feu. Le spectacle est absolument grandiose, pourtant, notre ascension est loin d’être terminée. Sous le regard encourageant de notre guide, nous poursuivons notre périple le long de la crête du volcan, l’occasion de reprendre un rythme sur un sol mois abrupt. Derrière nous, l’expiration de la Terre continue son incessant murmure, comme un second souffle qui nous serait donné. Comme une invitation à fendre la nuit.


Nous serons peu à être arrivés à temps pour le lever du soleil, la grande majorité des autres touristes peine encore dans la montée. Le moment est donc encore plus incroyable, encore plus beau. Mais il ne faut pas trop s’attarder, car les 1000m. de dénivelé que nous venons d’engloutir en 3h commencent à se faire ressentir.

La descente jusqu’au camp de base est rapide et bien moins fatigante. Sur le chemin, nombreux seront ceux qui nous demanderont, l’air désespéré, si le sommet est encore loin. Pour certains ... l’ascension est loin d’être terminée.

Au petit matin, nous entamons l’ultime étape de notre trek qui doit nous ramener au village. La descente se fait principalement dans la fraîcheur de la jungle, où les singes s’évertuent à sauter d’arbre en arbre et animent notre marche.
Après 4h de descente, nous mettons un terme à notre périple volcanique alors que derrière nous, les nuages se bousculent et se disputent l’étendue céleste jusqu’à ce qu’une pluie violente finisse par inonder les routes.
Petite pensée compatissante pour ceux qui sont ou se mettent en marche, là-haut, tout là-haut ... .
Après la magnifique ascension que nous venons de vivre, il nous tarde de partir à l’assaut d’autres volcans. Sur l’île de Java, le Kawah Ijen et le Mont Bromo attirent de nombreux amateurs. Nous nous mêlerons donc à la foule de curieux venus de loin pour s’émerveiller une fois encore devant ces fascinants chefs d’oeuvre de la nature au comportement imprévisible.


Depuis le passage de Nicolas Hulot, il y a quelques années de cela, les ouvriers ont pu se faire livrer des masques à oxygène afin de les protéger un temps soit peu des effets néfastes et nocifs de l’activité volcanique, mais ils sont encore nombreux à ne se couvrir le visage que d’un simple morceau de tissu humide.

Du sommet de la caldeira, la vue, quant à elle est époustouflante. La couleur turquoise des eaux du lac se marie avec élégance au jaune-orangé du soufre cristallisé. Mais nous le savons désormais, cette splendide vue qui attire bon nombre de touristes a un prix non négociable pour ces hommes qui oeuvrent sans relâche pour la survie d’une famille ... .


A quelques kilomètres de là, émergeant d’une vaste caldeira dont la roche plonge dans une mer de sable et de lave, nous découvrons le paisible spectacle qu’offre le cône fumant du Gunung Bromo, planant à quelque 2329 mètre d’altitude. Considéré comme une divinité par les Hindous, le Bromo est entouré de deux autres pics, le Tengger ainsi que le Semeru (3676 m.).
Emmitouflés dans nos maigres habits chauds qui nous restent, nous embarquons dans une jeep sur le coup des 04h du matin afin d’être en mesure de jouir d’une vue sur les différents volcans derrière les premières lueurs de l’astre du jour. Si, ce matin-là, le ciel est par chance dégagé, il faudra cependant jouer des coudes pour espérer obtenir une bonne place pour une vue optimale sur les volcans. En effet, bien qu’il fasse encore nuit noir, le lieu fourmille déjà de touristes engoncés dans des couches incalculables d’habits venus eux-aussi s’émerveiller du spectacle. Appareils photos en main, les clics vont bon train et perturbent quelque peu l’harmonie des lieux mais la vue n’est en pas moins spectaculaire. Baignant dans une lumière dorée, les cônes se dessinent et apparaissent majestueusement de la brume qui les serpente, alors que des vapeurs de fumée blanche s’échappent du Semeru et dansent dans le jour qui se lève. Le froid est vif et les mains s’engourdissent sous les heures qui défilent mais le moment est magique.

Une fois le soleil levé, nous redescendons vers la plaine et nous nous dirigeons au pied du Bromo, d’où nous entamons une petite ascension qui nous mène jusqu’aux bords de son cratère fumant. Les odeurs de soufre s’apparentent indiscutablement à celles d’oeufs pourris mais nous nous en accommodons tant bien que mal et restons plusieurs minutes à contempler l’immense cratère qui plonge et bouillonne à quelques centimètres de nos pieds.
Une fois encore, la parade volcanique nous émerveille ... .
Et face à ces chefs d’oeuvre de la nature qui inspirent la déférence la plus totale et dont nous n’arrivons pas à nous lasser, nous rejoignons la plaine avec ses villes et leur vacarme qui embrument bien vite nos souvenirs perchés en altitude.
