Chinoiseries
Chinoiseries
Mai à septembre 2009
Contrastes

Territoire gigantesque, civilisation millénaire, nation la plus peuplée du monde, pouvoir incontesté, croissance économique, la Chine d’aujourd’hui peut se vanter d’être bientôt à la tête du Monde. Et les prévisions des meilleurs analystes ne la contrediront pas. Loin de son immobilisme d’antan engoncé derrière des remparts qu’on a longtemps crû infranchissables, l’empire du Milieu est en pleine mutation. Dans la volonté de changement affichée par son gouvernement, la Chine semble, depuis quelques années, en proie à un élan irréfrénable, un appétit insatiable de grandeurs, de hauteurs, d’expansion, de pouvoir. Une course rapide vers des sommets dont on ignore l’altitude mais qui ne font qu’accentuer l’énorme fossé qui sépare les privilégiés des plus démunis.
C’est pour cette Chine à la fois extravagante, puissante, fonceuse, dynamique mais également destructrice, outrageusement colonisante, trop avide, restrictive, sur-contrôlée et bien souvent ambiguë que nos sentiments vers elle se font nuancés, voire contrastés.
Nous voulions voir, entendre, sentir, comprendre (ou essayer) un peu de ce qui fait d’elle ce qu’elle est aujourd’hui. A n’en point douter, nous avons pu nous forger notre propre opinion au fil de notre découverte et de nos péripéties, balayé de tout parti-pris médiatique à l’abri duquel nous étions loin de résider depuis notre petite Suisse.


A commencer par cette sale habitude qu’a le gouvernement chinois de transformer chacun de ses magnifiques sites naturels en un vrai petit Disneyland’s, que le touriste chinois (le meilleur au monde!) à l’esprit grégaire ne semble d’ailleurs apprécier que pour ses innombrables magasins de souvenirs kitsch qui déploient un stock effarant de futilités souvent moches et trop clinquantes. Casquettes à l’identique, parapluies pour chasser le soleil et un bronzage qui serait hautement malvenu, mégaphone, drapeaux, appareil photo dernier cri, toute la panoplie du parfait touriste sans initiative est déroulée. Par groupe de 30, 40 ou 50, ils arpentent bruyamment les sites qu’ils sont venus voir, s’arrêtant devant chaque souvenir, chaque magasin, chaque chapeau et poussant des petits cris de stupéfaction ou d’émerveillement (il faut pouvoir saisir!) à tout va. Inutile de dire combien les valeurs d’une société communiste prévalent encore: le divertissement a lieu en groupe et jamais à l’unité.
Si l’envie vous vient de vouloir simplement vous promener et apprécier le paysage qui vous entoure, soyez sûrs que ce sera bien là une vaine tentative puisque chaque site est parfaitement délimité d’un chemin de terre ou de pierre duquel il est formellement interdit de se départir, même lorsque vous longez un paisible lac de montagne. Sans oublier que vous aurez à payer un ticket d’entrée à un tarif exorbitant. Peut-être que ce dernier servira à payer le maigre salaire mensuel des nombreux “balayeurs” du site, postés à pas moins de 50m les uns des autres et ayant pour tâche de balayer et si possible d’éviter de réfléchir. Même la poussière, en pleine nature doit y passer!
Non loin d’eux, “les hommes-perforatrices” se tiennent de garde devant chaque guichet que vous aurez traversé. A peine un ticket d’entrée, de sortie ou de supermarché en main, il est impératif que celui-ci passe entre les mâchoires des faiseuses de trous afin d’être validé. Des petits trous, des petits trous, toujours des petits trous ... .

Petites aberrations du quotidien font place, bien évidemment, à des aberrations plus grandes et plus accablantes.
Ainsi, cette terrible mésaventure qui nous a plongés, Marc, Muriel (une suisse rencontrée à Kashgar) et moi dans une totale incompréhension. Alors que nous étions en route dans le Nord de la Chine, à la frontière avec la Russie et la Mongolie, notre bus s’est arrêté brusquement. A une vingtaine de mètres devant nous, un homme gisait à terre. A ses côtés, sa femme sous état de choc et leur petite fille de quelques années à peine. Encerclant le trio malchanceux, un groupe formé d’une trentaine de personnes, les bras ballants, l’air hagard, la prise d’initiative totalement absente. Alors qu’avec Muriel nous réalisons que l’homme allongé devant sa moto doit être mort (du sang sortait de tous ses orifices faciaux), sa femme, écroulée à terre, tétanisée et paniquée est en proie à des hurlements insoutenables. Ses mains sont tachées de sang, son pull, ses chaussures aussi. Autour d’elle, pourtant, la trentaine de yeux qui sont rivés sur elle ne restent que des regards, compatissants certes mais inefficaces. Personne ne bouge, personne ne s’occupe de la pauvre femme, ni moins encore de la petite fille qui regarde sa maman hurler de douleur sans comprendre la gravité de la situation. Devant nous, l’effroyable spectacle de ces trois personnes au destin à jamais tourmenté.
Muriel et moi sautons du bus, emportant avec nous une couverture de secours dans laquelle nous emballons la femme. A peine celle-ci sent-elle le contact d’une main sur ses épaules qu’elle se laisse complètement tomber. Perte de connaissance. Etat de choc. Nous nous efforçons de soulever ce corps qui soudain fait tout son poids et transportons la femme inconsciente sur le rebord de la route, loin du trafic, loin du corps sans vie de son mari, loin des regards insistants mais si peu entreprenants. Nous essayons, tant bien que mal, de faire revenir la femme à elle, de lui faire boire de l’eau, de lui parler, de la rassurer, pendant que la masse humaine s’est déplacée autour de nous. Les bras ballants. L’air hagard. La prise d’initiative absente. Nous crions et gesticulons en chinois, en anglais et en français pour que de l’aide arrive au plus vite, car la femme peut avoir une commotion. Quand les secours arrivent enfin, après que les policiers aient déclaré le mort mort et aient rétabli la circulation, sans avoir jeté un seul regard aux deux survivantes, le mari est maladroitement enfoncé dans un pick-up, sans aucune couverture, sans brancard, sans honte ... ni respect.
La femme sera finalement elle aussi hissée à l’intérieur d’une voiture puis, quelques kilomètres plus loin, déplacée brusquement dans le coffre d’une ambulance, aux côtés du corps de son mari. Leur petite fille, courageuse et pleine de vie (quel miracle) sera finalement mise entre les mains des policiers, elle aussi.
Et puis, durant toute la scène, toujours cette foule. Les bras ballants. Le regard hagard. Sans initiative.
Révolte, cris internes au fond de chacun de nous, pour ce manque rapide de soins et de secours, ce manque d’initiative, cette indifférence face à la mort, face à la vie aussi. Face à cette attitude déplacée qui semble souligner un manque d’éducation, ou une peur profonde d’agir au risque de faire faux et de se faire punir. Ce même manque, cette vaine prise d’initiative, cette marque refoulée d’individualité, qu’on rencontrera dans de nombreuses situations encore avant que l’on vienne finalement à comprendre: l’ignorant se montera sans doute moins sujet à la révolte ou à la rébellion.
Ainsi, chaque personne joue le rôle qu’on lui a attribué, un point c’est tout. Rien d’autre. Chacun pour soi. Suivant un même schéma, une même ligne directrice, oeuvrant à un destin commun.
Incompréhension. Rage. Entêtement. Mais à qui en vouloir? Certainement pas à ceux qui sont les marionnettes du spectacle. Mais bien à ceux qui tiennent les ficelles et les font danser sous les airs d’un refrain trop connu. Pendant que le reste de la salle sourit ou demeure dans un inconfortable silence. Par peur, par honte, par quel droit?

Pendant ce séjour chinois, il y aura également eu ces émeutes au Xinjiang, peu de temps après notre découverte de la ville de Kashgar, qui viendront renforcer cette incompréhension que nous vouons de plus en plus au gouvernement chinois et à ses dirigeants. Par manque de représentant charismatique (et spirituel) qui le tient probablement dans l’ombre, le peuple ouïghoure se manifeste pourtant depuis des années pour que ses droits soient rétablis et ses terres rendues. Mais le Dalaï Lama lui a emboîté le pas et sa lutte deviendra celle de nombreux pays occidentaux , alors qu’à quelques kilomètres de là, règne un même combat.
Au moment des émeutes à Urumqi, la toile internet s’est tout à coup rétrécie pour l’internaute chinois et les personnes résidant en Chine. Du jour au lendemain, de nombreux sites internet étaient inaccessibles, et les chaînes de télévision ne dispensaient qu’une information biaisée et subjective, allant forcément à l’encontre du peuple ouïghoure, qualifié de “terroriste”. Nouvelle tentative du gouvernement pour concentrer et contrôler l’information. Nouveau sentiment d’oppression, d’injustice, de manque de liberté. Une fois encore.
A qui la faute ... .

Le réseau routier et ferré qui traverse la Chine de long en large doit figurer parmi les meilleurs du monde, quand on réalise la grandeur du pays et les difficultés liées à la géographie de certains coins reculés. Pourtant, les bus vont partout, les trains sont d’une classe exceptionnelle en comparaison avec de nombreux trains d’Europe, les champs d’éoliennes prolifèrent, l’électricité atteint des villages qu’on aurait cru sombrés dans l’ombre, les vélos, scooters, motos voire certains bus et voitures carburent à l’électricité, plongeant des villes dans un silence troublant. Décrétée irréalisable par des architectes suisses, la ligne de chemin de fer reliant Xining à Lhasa a vu le jour et transporte aujourd’hui des milliers de visiteurs au pied du Toit du Monde, pendant que le train reliant l’aéroport de Pudong à Shanghai atteint les 430 km/h ! Véritable révolution ou intention trop bien cachée de mieux diriger, de mieux contrôler, de mieux s’approprier?
Quel qu’il en soit, la République populaire de Chine a le vent en poupe et rien ne semble plus pouvoir l’arrêter, notamment depuis que Den Xiaoping se déclara “ouvertement favorable à l’enrichissement.” Dans son élan incontestable, la croissance de la Chine touchera et bouleversera forcément le reste du monde. Vous, nous, et tous les Autres. A prétendre qu’elle ne l’a pas encore fait. Ou pas totalement.

Alors que certaines parties endommagées de la Grande Muraille ont été fermées afin d’assurer leur préservation, rien de telle qu’une petite grimpée au couché du soleil et une délicieuse fondue (avec fromage de Marsens! merci à l’ami Jon! ) sur l’un de ses sommets. Lorsque la nuit balaie les derniers rayons de lumière et que l’air embaume les irrésistibles parfums du plat traditionnel, l’heure n’est plus au questionnement ni à la réflexion. Faire le vide et apprécier l’instant. Et comme celui-ci a le goût de chez nous, ne le gâchons pas !
Il nous rapproche un peu de ceux que l’on a quittés.

Il y a ainsi eu ces sourires, ces innombrables instants magiques qu’on aimerait ne jamais effacer de sa mémoire, ces rencontres soudaines et fragiles, ce respect sans limite pour ce qui s’offrait à nous, ce silence inqualifiable qui entoure toute chose quand on se rend compte que les mots ne sont que des mots, trop petits, trop vides , trop restrictifs pour mériter d’être prononcés.
Et puis, tableau plus sombre, cette ombre naissante dont on peinait à distinguer les contours et qui semblait s’étendre en des dimensions trop périlleuses pour oser en vouloir comprendre tout le contenu, en dessiner la parfaite silhouette. Beaucoup de questions, d’interrogations, de mots en suspens. Un peu de tristesse, de résignation aussi, de colère sans aucun doute. Il y a eu le temps pour les réjouissances et le temps pour le recueillement. Le temps pour commencer à comprendre et celui pour être décidé à ne plus jamais croire.
Evolution ou révolution profonde ?
Le Noir, le Blanc.
Un espace restreint et fragile entre les deux, peut-être là où nous désirons asseoir nos divergents souvenirs ... .