Réveil sensoriel
La voilà, cette Inde que nous attendions tant! Malgré les années, elle semble n’avoir pris aucune ride, son drapé coloré ne s’est point estompé, sa marche frénétique a gardé son rythme soutenu, parfois saccadé mais jamais elle ne semble s’être arrêtée. L’Inde semble faire fi du repos, ou peut-être le refuse-t-elle. Elle ne dort jamais profondément, tout au plus s’assoupit-elle quelques petites heures parmi les aboiements suppliants des chiens errants. Dans la nuit la plus noire, sous son ciel d’encre, son souffle se fait sonore. A la moindre alerte, à la moindre lueur, la voilà qui se réveille aussitôt, ravive son feu et reprend sa route. Où que vous soyez, elle vous a repéré, elle vous guette, elle semble s’être levée pour cela ... .
Avec elle, c’est une véritable machine humaine qui s’extirpe de ses draps et se met en branle. Jusque tard dans la nuit, retentiront les bruits des corps ployant sous l’effort. Ouvriers, rickshaw wallahs, vendeurs, négociants, saddhus, arnaqueurs, mendiants,
hommes, femmes, enfants, eunuques, l’Inde sociale est une masse mouvante, un cortège tantôt festif tantôt funèbre, qui arrache parfois à ses participants leur individualité et les fond dans une même danse. Difficile d’être quelqu’un parmi ce milliard.
Nous retrouvons donc l’Inde, sa beauté, sa fragilité, sa poussière, ses clameurs. La mousson est en retard, à sa seule évocation les regards se font graves et suppliants. Pourquoi les Dieux nous font-ils attendre?
Le lendemain de notre arrivée à Bengaluru, nous prenons la route qui s’enfonce davantage vers le Sud, et atteignons le Kerala, là où mes parents et leurs amis séjournent. L’impatience nous saisit à l’idée de revoir des visages familiers. Les retrouvailles sont émouvantes, les au revoir le seront plus encore. Après avoir passé une semaine dans un centre ayurvedique et s’être initié aux massages thérapeutiques dont nous ne révélerons aucun détail par peur d’être censurés, nous quittons la paisible région des backwaters (réseau de canaux reliés entre eux) et rejoignons les terres du Tamil Nadu.
Sur notre route, quelques grosses averses de mousson viendront nous détremper, s’abattant toujours à des moments propices, lorsque nous n’avons pas de quoi nous sécher ou nous mettre à l’abri. Mais ces trombes d’eau déferlant violemment sur la terre assoiffée ont quelque chose d’hypnotique et de salvateur. Tout le système électrique de certains états en dépendent, les cultures de riz, d’un vert flamboyant, se délectent avidement de ces bains de saison bienfaisants, dans leur sari aux couleurs rivalisantes les femmes se rassemblent autour des points d’eau et collectent le précieux nectar dans des jarres que leur nuque soutiendront fermement sur le trajet du retour. Mais à quelques kilomètres seulement, un pont vient de s’effondrer, emportant dans sa chute les toits de quelques maisons maladroitement construites. Baignant dans la fange, leurs habitants s’acharneront bientôt à tout devoir reconstruire. Sous ces pluies torrentielles, l’Inde semble tantôt renaître, tantôt s’effondrer.
Nous faisons halte dans un parc national et visitons une usine de thé ainsi que ses nombreuses
plantations. Un panier sur le dos, les ouvrières collecteront près de 18 kg de feuilles vertes par jour. A la fin de la journée, toutes subiront l’étape de la “pesée” qui définira le montant à recevoir.
Nous profitons également de découvrir les plantations d’épices, véritables jardins luxuriants. Cardamome, gingembre, cannelle, clous de girofle et bon nombre d’autres épices exotiques nous seront présentées. Tout cela nous donne rapidement envie de cuisiner! C’est qu’ici, il devient rare de trouver quelque endroit pour cuisiner soi-même, la plupart du temps les touristes se rendent au restaurant. Cela nous manque de ne pas pouvoir se concocter un petit plat personnalisé.
Un petit arrêt à Pondichéry s’impose, ville si connue pour ses communautés françaises et créoles ainsi que ses nombreux ashrams, dont le célèbre ashram de Sri Aurobindo. Quelle étrange impression que de se promener dans la quiétude du quartier français, où les maisons ont conservé leur style colonial, les rues sont propres, ombragées et toutes possèdent un nom de rue “à la française”, même les officiers de police portent fièrement le képi rouge. Au-delà du canal, l’effervescence et la poussière caractéristiques des villes
indiennes n’ont pourtant pas cessé. Les odeurs, les mendiants, la pollution, le surpeuplement, les cris, les couleurs, les échoppes de chai, vous rappellent que Puducherry (nom indien) demeure une ville typiquement indienne. Nous nous régalons toutefois sans gêne des petits plats français et croyons à une pure hallucination lorsque nous découvrons une boulangerie, avec ses petits pains au chocolat, ses sandwichs baguettes et ses petits desserts alléchants.
Il nous faut déjà bientôt nous diriger vers Chennai, d’où part notre train pour Delhi. Trente-six heures sur les rails nous permettront de traverser le pays jusqu’à la capitale et de parcourir près de 2100 km! Puis, il faudra encore près de 2 jours entiers de bus pour atteindre le Ladakh, tout au nord de l’Inde, dans les terres du Jammu et Cachemire, situé le long de la ligne de démarcation entre l’administration indienne et pakistanaise.
Après une courte halte à Mamallapuram, nous atteignons Chennai. Sur ses quais bondés, une véritable “vie” en attente s’est installée. Amassées sur des valises qu’on a probablement fermées en sautant dessus, des familles entières ont sorti de quoi se nourrir et s’abreuver. Dans sa chemise blanche aux manches retroussées, un indien à la moustache parfaitement taillée

s’essaie aux nombreuses sonneries de son portable pendant que des porteurs lourdement chargés tentent de se frayer un chemin parmi la masse. Ici et là, vendeurs de chai et de camelotes prennent la voix grave pour se faire entendre. Plus loin, dans leurs habits de loque, quelques enfants mendient et vous supplient de leur regard. Mais vous avez appris à les ignorer, bien que vous ne puissiez vous débarrasser totalement du malaise qui vous prend lorsque leurs yeux parviennent à accrocher les vôtres. D’un signe ferme de la main, imitant les Indiens, nous leur faisons signe de s’en aller. Ils s’attarderont quelques minutes encore, espérant qu’à la longue, vous aurez pitié d’eux, et se lanceront même dans des figures de gymnastique, véritable petites contorsionnistes au corps amaigri. Cependant, vous le savez bien, vous ne céderez pas et votre porte-monnaie restera calfeutré au fonds de votre poche. Si, par malheur, vous osez leur présenter un fruit ou un légume, ils vous fusilleront de leur regard le plus réprobateur et feront mine de vous jeter un sort.
Dans un sifflement aigu, le train entre en gare, la nuit est déjà tombée et les moustiques
s’affairent à vous défigurer les mollets. Nous trouvons nos banquettes et tentons de caler nos sacs à dos au-dessous d’elles, mais la place y est bien trop mince. Il faudra donc dormir avec les sacs le long de notre corps, sur le maigre espace qu’il vous restera. Seule fille dans tout le compartiment, les regards sont nombreux, parfois insistants et gênants à mon goût. Mais nous nous endormons bien vite, à l’abri des regards, à l’abri des mendiants, à l’abri de cette Inde parfois épuisante... .
Dans 36 heures, nous seront à la capitale ... .