Saint-Pétersbourg: culture et ruptures
07h30, gare d’Helsinki: les yeux encore mi-clos malgré le jour qui, lui, s’est déjà levé depuis de longues heures, nous montons dans le train à destination de St-Pétersbourg, non sans une once d’anxiété à l’idée de pénétrer prochainement en territoire russe. Notre tête allait-elle déplaire aux douaniers (surtout la mienne....)? Nos sacs seraient-ils sujets à de nombreuses fouilles? Nos visas, entièrement rédigés en cyrilliques attestaient-ils officiellement d’une permission d’entrée en Russie? Une avalanche de questions et de doutes, au fondement sans doute erroné ou exagéré, déferla soudain dans nos esprits respectifs alors que nous prenions place dans les sièges qui nous étaient réservés. Un coup de sifflet retentit, le train quitta la gare dans un silence presque monastique alors que nous contemplions une ultime fois les terres occidentales.
-Passeport! annonce une voix grave et sèche dans le fonds du wagon. Cela fait depuis le début du trajet que nous les tenons fermement en main ces fameux passeports, tentant d’essuyer à plusieurs reprises la moiteur de nos doigts produite par notre agitation interne. Casquettes et uniformes kakis, chaussures noires cirées à la perfection, visages raides et inflexibles, ce ne sera pas aujourd’hui que nous décrocherons un sourire à ces messieurs les douaniers! A leur approche, un frisson nous parcourt et quand leur regard étudie nos passeports, les secondes semblent interminables. La tension est sans doute palpable et nos têtes misérables ... .
Ouf! Ils n’ont même pas jeté un seul coup d’oeil à nos sacs qui sont particulièrement encombrants par rapport à ceux des autres voyageurs.
Nous sommes entrés en Russie!
Le long de la voie ferrée, les maisons ne ressemblent plus qu’à des petits amoncellements de planches en bois délabrées, des bâtiments d’époque soviétique menacent de s’effondrer, des usines aux murs décrépits, rongés par la moisissure, dont seul l’âpre filet de fumée noire sortant d’une cheminée atteste encore de la fonctionnalité du bâtiment, çà et là des hommes au regard vide aspirent quelques bouffées de cigarette en regardant défiler les trains, des femmes aux habits tachés, les cheveux coiffés sous un fichu aux couleurs ternes, s’affairent aux abords de leur maison, pendant que les enfants s’improvisent un terrain de football sur une plaine déserte où ni le soleil ni le vent semblent vouloir s’arrêter. Le gris du béton l’emporte sur les vagues sourires que l’on distingue alors que l’on se sent happé par ce paysage désolant. Nous avons définitivement quitté la richesse de l’Occident.
Après 7 heures de train, nous arrivons à St-Pétersbourg. La gare est gigantesque, partout des gens s’affairent, des sifflets retentissent, des miséreux accrochent le regard mais il se perd aussitôt devant la beauté affinée des femmes qui déambulent sur leurs haut-talons, déhanchés souples et parfois provocateurs, yeux clairs et profonds rehaussés d’une touche de maquillage, silhouettes frêles et gracieuses qui vous font perdre vos sens et vous rendent bien laids, vous, touristes en chaussures de marche, cheveux en bataille, pulls à col roulé, sous une température qui avoisine les 25 degrés! Bienvenue à “poule’s land”!
Reprenant nos esprits après quelques minutes de divagation et de désorientation manifeste, nous nous dirigeons vers la station de métro la plus proche. Mais la confusion semble être de mise et nous découvrons qu’aucun signe, aucun panneau, aucune indication, n’est donné dans notre alphabet. Partout le cyrillique s’imprime. Nous sommes alors quelque peu soulagés d’avoir usé de nos heures de train pour apprendre cet alphabet, sans cela, il nous aurait été pratiquement impossible de nous orienter. A titre d’ exemple, au panneau PECTOPAH il convient de lire RESTORAN et de prononcer RISTIRAN. A la vitesse d’escargots boiteux, nous parvenons finalement à déchiffrer l’arrêt de métro où nous devons nous rendre et débarquons sur l’équivalent des Champs-Elysées de St-Pétersbourg, gigantesque boulevard de près de 4 km de long bordés de magasins chics et d’hôtels luxueux.
Parmi la foule compacte, nous tentons, tant bien que mal, de nous frayer un chemin sans que nos sacs ne lancent trop de gifles à gauche et à droite à chaque fois que nous nous retournons. Plan en main, nous n’arrivons cependant pas à trouver ce fichu hôtel réservé via Internet. Après de vaines allées et venues et forts dubitatifs, nous entrons dans un immeuble complètement délabré dont le corridor dégage une odeur fétide de lait caillé mélangé à de la pisse de rat. Estomacs sensibles s’abstenir ou se munir de sa manche pour filtrer un maximum de cet air répugnant.
Parvenus en haut des escaliers, une porte de fer à moitié flanquée sous un amas de fils électriques reliant à peu près 10 sonnettes ... Autant toutes les essayer, l’une finira bien par être la bonne. Après quelques secondes, une énorme femme à l’accent américain prononcé apparaît dans l’entrebâillement de la porte, son sourire censé nous rassurer provoque l’effet inverse. De l’intérieur, c’est presque le choc. Les murs verdâtres tombent en totale décrépitude, les plafonds asymétriques se rejoignent en des coins bombés par l’humidité, le long des portes des coulées brunâtres, mélange de moisissure et de saleté séculaire, dégagent des émanations que l’on pourrait qualifier de toxiques. Baignant dans une couleur fécale, la baignoire n’aspire que dégoût 
et nausée. Arborant une mine réjouie et un sourire éclatant, la propriétaire nous présente chaque lieu comme s’il fût tout à fait magnifique. Nos espoirs, alors que nous parcourons le corridor d’entrée en direction de notre chambre, s’éteignent gentiment. C’est tout juste si nous ne faisons pas demi-tour. Cependant, par une surprise des plus inattendues, nous découvrons une chambre spartiate au mobilier acceptable. Comment est-ce possible après tout ce que nous venons de voir? On se serait crû dans un squat datant de l’époque soviétique! Nous remercions la propriétaire, le sourire quelque peu crispé et décidons de ne passer qu’une nuit dans cet endroit trop glauque à notre goût.
Cette expérience aura eu le mérite de nous avoir fait nous rendre compte de la misère qui rampe derrière les murs de la ville, alors qu’au-dehors, le défilé de mode continue, les toits gracieux des églises orthodoxes réfléchissent la lumière du soir comme des milliers de miroirs, les bateaux glissent sur les canaux qui serpentent la cité, les façades de l’Ermitage se teignent de couleurs vives dans le crépuscule, la lune même s’est vêtue de son plus beau manteau argenté.
Après trois jours, notre séjour à St-Pétersbourg a dû être prolongé, car les jours qui suivirent notre arrivée étaient fériés, impossible donc de réserver des billets de train pour Moscou avant 4 jours. Malgré notre changement “d’hôtel” et sans en comprendre véritablement les raisons (pratiquement personne ne parle anglais) nous n’obtiendrons pas non plus l’enregistrement obligatoire de notre visa pour toute personne entrant dans une ville russe, au risque d’encourir de sérieux problèmes en quittant le pays.
Déambulant dans les rues de la ville sous un soleil d’aplomb, nous visitons cependant des sites et monuments d’une beauté et d’une richesse aveuglantes. Au fil des jours, nous nous familiarisons même avec le cyrillique, se surprenant à déchiffrer chaque panneau, chaque enseigne sur notre chemin. Il en va sans dire, nous devenons des pros ... .