Inde éternelle
Après avoir passé plus d’un mois dans les montagnes entre 3000 et 5000 mètres d’altitude, nous entamons la longue descente vers la chaleur promise de la plaine, là où le ciel a troqué son manteau bleu contre une pâle tunique grisonnante et défraîchie. Désormais, il faudra s’inventer des étoiles et repeindre la lune ... .
Baignant dans une étouffante et suffocante couche de pollution sonore et visuelle, Delhi-la-mendiante nous arrache vite à nos souvenirs perchés en altitude. Ses habits sentent la vieille pisse, de son eau-de-parfum s’échappent des effluves nauséabondes d’origine fécale, ses membres sont rongés par la vermine, ses poumons détruits recrachent les toxines du bitume et son coeur ne ressemble à plus rien d’autre qu’à une vieille pompe à vélo victime de mauvais soins. Sombre retour obligé à la capitale.
Nous quittons précipitamment la ville et faisons une courte halte à Agra afin de contempler, une fois tout de même, la supposée beauté et pureté du symbole de l’Inde. Par chance, l’entrée du Taj Mahal est gratuite en ce jour de fin de Ramadan (au lieu de 750 Roupies pour les touristes et 20 Roupies pour les Indiens!).
Nous découvrons donc l’imposant monument sous les premiers rayons du soleil. De loin, l’on croit déjà percevoir le scintillement des milliers de pierres semi-précieuses incrustées dans le marbre, alors que devant nous déambule le cortège majestueux de milliers de musulmans parés de leurs plus beaux habits de fête. Bientôt, le seuil de la mosquée qui côtoie le Taj n’est plus

qu’un gigantesque tapis humain déployé sur des centaines de mètres. A l’appel du mollah, la terre semble soudain se mettre à trembler sous nos pieds, alors que s’inclinent et se courbent avec une fervente dévotion des milliers de visages et de corps agglutinés. Face à un pareil spectacle, on en vient presque à oublier de contempler le Taj. Symbole d’amour éternel, il est pourtant un chef d’oeuvre architectural aux dimensions presque parfaites. Seule la tombe de son créateur aux côtés de celle de la défunte épouse vient perturber la symétrie exacte de l’oeuvre. A nos yeux, le Taj Mahal est une construction resplendissante, un hymne à la passion, cependant, il est étonnant de remarquer que le symbole sacré de l’Inde soit un édifice moghole.
Après une ballade le long de la Yamuna (rivière qui borde le Taj) et une tentative malheureusement infructueuse de rentrer une seconde fois dans l’enceinte du Taj à la dérobée, nous prenons le train en direction de Varanasi, l’une des plus vieilles villes du monde.
Varanasi, vieille de plus de 2000 ans, porte encore les marques d’une imposante mousson qui a élargi le Gange, fleuve sacré, de plusieurs centaines de mètres. De nombreux ghats (marches qui descendent vers le fleuve) sont encore recouverts d’une épaisse couche de boue qui empêche les pèlerins de venir faire leurs ablutions au bord de l’eau. Par conséquent, ils se retrouvent, à l’aube, agglutinés par milliers le long des quelques ghats fraîchement nettoyés et procèdent à leurs rites sacrés, faisant fi de l’incessante marée humaine qui se meut le long des marches, comme si le soleil, ce matin-là, ne s’était levé que pour eux.
Hommes, femmes, enfants, sadhus, mendiants ou défunts, chacun trouve sa raison de venir toucher aux eaux sacrées, malgré les milliards de bactéries fécales qui s’y noient et le déversement quotidien de plus de 30 égouts. On dit que le liquide brunâtre est salvateur, purifiant. On le boit, s’y lave, y fait sa lessive, y prie, y déverse les cendres des corps incinérés avec la promesse de libérer les âmes du cycle des réincarnations et d’atteindre le paradis.
Varanasi est une étape de vie et de mort, un lieu au carrefour de la vie matérielle, religieuse et spirituelle.
Le dédale de ruelles étroites qui forme une partie de la vieille ville est également l’occasion de découvrir le quotidien des habitants. Le long de murs défraîchis, parmi les vaches-mangeuses-de plastique, au coin d’une vieille échoppe de thé sur le point de s’effondrer, vendeurs et marchands ambulants ont envahi la place. Flanqués à quelques mètres de tas de détritus, légumes et fruits de toutes sortes attendent de passer à la casserole. Les bruits épuisants de la ville qui bat de son plein s’élèvent et s’amplifient alors que le jour se lève. Ils ne s’éteindront que tard dans la nuit, quand les chiens errants en auront eu assez d’entendre leur propre écho raisonner.
Bien que ce soit déjà notre troisième visite, nous nous installons dans la ville pour plus de 20 jours et retrouvons nos amis suisses du Ladakh. Nous quittons cependant, avec regrets, nos amis de Nouvelle-Calédonie. Fascinés (ou parfois subjugués) par le spectacle de la vie hindoue, nous longeons les ghats jour après jour et s’engouffrons dans les petites ruelles à la recherche d’instants et d’images précieux et captivants à observer (et à photographier!).
Les jours passent à vive allure. Marc s’enthousiasme et s’affaire gaiement à la photographie pendant que je m’essaie à quelques plans de caméra (très peu professionnels!). Il y a tant à voir que décidément, il nous faudra encore revenir!
Notre route quitte gentiment l’asphalte et retrouve les sentiers sableux et poussiéreux du Rajasthan, état situé à l’ouest du pays, qui a vu naître parmi les plus impressionnants et somptueux palaces du pays. Autrefois redoutables guerriers, les Rajpoutes se rassemblent en ce moment à Pushkar pour la plus grande foire aux chameaux réunissant les chameliers de tout le Rajasthan, partis au signale de la pleine lune. L’oeil vif et perçant, la tête tenue parfaitement droite, les moustaches soigneusement entretenues, ces hommes sont d’une élégance difficilement qualifiable.
Nous les retrouvons aux portes du désert, vendeurs ou acheteurs, prêts à entamer les négociations visant à céder ou à obtenir le meilleur chameau. Chaque jour, arrivant des quatre points cardinaux, des caravanes entières de “bossus” viennent gonfler les rangs de la foire, bêtes aux allures maladroites et à l’air un peu stupide qui bientôt deviendront de véritables objets de convoitise.
Dans la brume du matin, alors que les rayons de soleil n’ont pas
encore infiltré la couche de nuages, les pas lents des chameaux forment leur trace dans le sable encore humide. Dans ce décor brumeux, aux allures des Mille et Une Nuits, les silhouettes des quadrupèdes se détachent des collines pendant que les couleurs vives des turbans Rajpoutes éclatent au petit jour. Dans l’air encore frais danse la fumée de nombreux petits foyers, autour desquels des mains craquelées et usées sont venues se réchauffer.
Bientôt, quand le soleil aura chassé l’aube et conquis la place, il sera temps, pour nous, d’aller s’offrir un petit “chai” (thé) et un bon déjeuner.
Ce soir, à la tombée de la nuit, la ville s’anime plus qu’à l’accoutumée. Sur le seuil de chaque maison, des lampes à huile dispersent leur fragile lumière. Soigneusement maquillées, vêtues de leur plus somptueux sari rouge et or, parées de bijoux tous plus étincelants, les femmes parcourent les rues, le visage rayonnant de lumière. A l’occasion de la fête de Diwali (le Noël indien), des milliers de bougies tapissent les rues de la ville et encerclent son lac sacré. Cette nuit, les familles seront réunies et dégusteront des kilos de sucreries et de pâtisseries spongieuses pendant que les rues seront prises d’assaut par les pétards et fusées volantes des enfants (et adultes!) surexcités. Nos tympans en prennent un sacré coup et nous manquons quelques fois d’être pris au milieu d’un véritable champ de bataille! Il ne fait pas bon rester dehors la nuit du Noël indien.
Après être restés près d’une dizaine de jours à Pushkar et après avoir (enfin réussi à) quitté nos amis les Suisses, nous prenons un train de nuit en direction de Mumbai où de la visite suisse et sur le point d’arriver.
Le 2 novembre, à 05h30 du matin, les petites frimousses d’Isabel et Adrien nous attendent, excitées et un peu anxieuses, à l’aéroport. Quel plaisir de serrer contre soi ceux que l’on a quittés il y a déjà 7 mois (et de retrouver les saveurs du fromage et du chocolat suisse!). Pendant les trois semaines à venir, nous nous improvisons guides touristiques par excellence et faisons découvrir à nos amis quelques facettes de cette Inde fascinante. Pour nos amis encore assez peu voyageurs, c’est une révélation. En quittant le pays, ils se promettront de revenir un jour.
Avec eux, nous longeons la côte ouest pour atteindre les belles plages de Goa. Première expérience de train à l’indienne pour les nouveaux voyageurs, ils en garderont d’excellents souvenirs c’est sûr! Nous leur faisons visiter également les magnifiques ruines de l’ancienne empire hindou du Sud à Hampi. Plus au sud encore, nous nous laissons bercer par la tranquillité de la région des backwaters et s’offrons une petite virée dans un houseboat. Les grosses vagues de Varkala attirent, quelques jours plus tard, le vaillant et courageux Adrien pendant qu’Isabel s’affaire au shopping et à la bronzette. 21 jours plus tard, le port de Cochin sera le lieu de nos aurevoirs, moment difficile pour chacun de nous.
Un jour, ils reviendront nous voir, c’est promis!
Pour nous, il est temps d’aller attraper notre train et de rejoindre Chennai, sur la côte est. De là, nous nous envolerons pour 3 semaines sur les Iles Andamans.